 Les
récompenses qu’elle a reçues attestent du talent d’actrice de
Sharon Gless. Ses collègues ne tarissent pas d’éloges à propos
de son courage à jouer les dames effrontées. Cependant, pour
vraiment comprendre à quel point elle est une actrice remarquable,
vous devez comprendre qui est la véritable Sharon Gless. Celle
qui paraît chaque dimanche dans la série dramatique de Showtime
Queer as Folk, admet qu’elle est personnellement « timide et
irrésolue. Ce sont les rôles qui sont culottés. Je n’ai jamais
joué de personnage timide de ma vie. J’adore la façon dont les
gens me voient et les rôles qu’ils me proposent. » Dans cette
série qui dure depuis déjà quatre ans, Sharon Gless joue Debbie,
la mère aimante d’un fils gay. Elle est serveuse dans une cafétéria,
elle utilise un langage grossier, porte des T-Shirts explicites
et des cheveux rouges qui lui donnent l’air de s’être battue
avec une esthéticienne aveugle. Gless est fière de ce look.
« Beaucoup de gens, y compris mon mari, me disent ‘Je ne peux
pas croire que tu passes à la télé dans cette tenue’, » dit-elle
en rigolant d’un rire qui vient du plus profond d’elle-même.
« Les cheveux rouges la distinguent de Sharon», explique
le producteur exécutif Daniel Lipman. « Mais elles ont le même
cœur. » Lipman se souvient des jours sombres du casting de
Queer as Folk quand les acteurs ne voulaient pas auditionner
pour jouer des gays. Pourtant, Gless a demandé ce rôle, ce qui
l’a rendue d’autant plus populaire. « Je n’aurais pas eu de
carrière sans la communauté gay » dit-elle. En effet, les lesbiennes
avaient déjà adopté la policière à la forte personnalité Christine
Cagney que Gless jouait dans Cagney et Lacey, et pourtant, le
personnage était hétéro. Et la communauté gay a aussi adopté
Debbie, qui est aussi hétéro mais qui soutient totalement son
fils. Dans les deux séries, Gless voulait jouer des femmes complexes
et franches. « J’ai senti venir les problèmes », dit-elle
à propos de sa réaction en lisant le script du pilote de Queer
as Folk. « Et j’adore les problèmes. J’espérais même plus de
problèmes. Nous étions éclipsés par le fait que nous ne pouvions
pas élire de président. Nous étions sûrs que la droite religieuse
protesterait contre nous, et j’avais hâte. Mais nous sommes
passés entre les gouttes. » Si la droite religieuse a décidé
de ne pas protester, Sharon, elle, ne s’en est pas privée. Le
25 Avril, elle a pris part à la marche pour la Vie des Femmes
à Washington D.C. « C’était la première fois que je défilais
réellement et c’était une expérience extraordinaire d’être avec
un million de femmes et avec les hommes qui les aiment. » dit
Gless. Elle y est allée avec son mari, Barney Rosenzweig, et
une de ses proches amies, Tyne Daly, sa partenaire dans la lutte
contre le crime de Cagney et Lacey. Daly se souvient de leur
rencontre au bar d’une soirée hollywoodienne en l’honneur de
Racines, des années avant qu’elles ne fassent équipe. Elles
se sont liées au cours d’une conversation où chacune fit l’éloge
du talent de l’autre. « Je lui ai dit quelque chose ce soir
là, et ça l’a tellement impressionnée, j’ai dit, ‘Qu’est ce
que j’ai dit ?’ Elle ne se souvient plus. J’en suis encore à
chercher quelle chose brillante j’ai pu lui dire quand nous
nous sommes rencontrées. » « Elle m’a fait rire, et continue
de me faire rire », ajoute t-elle. L’une des raisons est
que Gless se moque facilement d’elle-même et des absurdités
de la vie. Bien qu’appartenant à une famille implantée à
Los Angeles depuis cinq générations et qui a des liens très
étroits avec le show business, Gless a débuté relativement tard
puisqu’elle avait alors 26 ans. Elle a su qu’elle voulait devenir
actrice dès l’âge de 6 ans quand elle a vu un camarade de classe,
Billy Chapin, à l’écran. Elle a demandé à sa mère de contacter
un oncle directeur de casting qui «malheureusement ne croyait
pas au népotisme.» dit-elle. Elle se souvient que sa mère a
dit « Nous avons décidé qu’il valait mieux que tu finisses tes
études d’abord, ensuite nous en reparlerons. » Plus qu’obéissante,
Gless a attendu ses 18 ans pour relancer le sujet. Elle a ensuite
dit à son grand-père Neil McCarthy, avocat des studios dirigés
par Louis B. Mayer et Howard Hughes, qu’elle voulait devenir
actrice. « Il a dit : ‘C’est un milieu pourri. Reste en dehors
de ça.’ » Gless ajoute « Je n’ai pas eu le cran d’être insolente.
» Au lieu de cela, elle rejoint l’université Jésuite d’où elle
a été expulsée pour avoir fait passer deux fois de la bière
en fraude. « Je n’aime même pas la bière. » dit-elle joyeusement. Sa
mère, réalisant que Gless s’étiole à la maison, l’emmène sur-le-champ
à la gare de bus. Elle donne alors à sa fille 200 dollars et
lui dit de s’installer dans un YMCA (= Association pour la jeunesse
chrétienne) dès qu’elle sera arrivée là où elle souhaite aller. Gless
prend alors le bus pour Spokane, Washington DC, pour se rapprocher
de ses amis. « J’ai répondu à la petite annonce d’un entrepôt
dans un quartier louche de la ville » dit-elle. « Je portais
un tailleur en lin rose, des gants blancs, une queue de cheval
blonde et des talons. » Ils lui ont donné le job : vendre des
rails en aluminium au porte à porte. Un homme dans un break
était chargé de la conduire partout et elle finissait toujours
par s’excuser auprès des gens pour les avoir dérangés. Elle
n’a jamais rien vendu. « Je suis allée vers une autre maison
et j’ai sonné à la porte, » raconte t-elle en étouffant à peine
un rire « et l’homme dans le break a commencé à klaxonner. »
Quand elle est revenue à la voiture, il lui a dit : « C’est
une maison en brique. » « J’avais peur de leur dire que j’ignorais
à quoi servaient ces rails en aluminium. » dit-elle. Le lendemain,
Gless s’inscrit dans une école de secrétariat où elle excelle.
Elle travaille pour une firme puis devient secrétaire de production,
et parfois, elle lit des scènes avec les actrices venues auditionner.
Gless découvre alors qu’elle adore jouer. Et comme elle est
chargée des feuilles de paie, elle réalise aussi que les actrices
gagnent bien plus qu’elle. Quand la compagnie de production
met la clef sous la porte, Gless se retrouve en rade et sans
un sou en poche en Arizona. Elle rend alors visite à son grand-père
et à sa nouvelle femme. Cette dernière dit à Sharon qu’elle
doit faire quelque chose de sa vie. Après avoir partagé une
bouteille de champagne, Gless lui confie ses ambitions de devenir
actrice. Elle a peur de la réaction de son grand-père, mais
il l’encourage et paye même pour ses cours de théâtre. Très
vite, Gless se retrouve dans une pièce où quelqu’un des Studios
Universal remarque sa performance. Le studio la prend sous contrat
en 1972, faisant de Gless la dernière actrice sous contrat d’Universal.
Le misérable contrat standard avait été créé des années auparavant
par son grand-père. Les studios font regarder à Sharon ses
rushs quotidiens pour qu’elle puisse apprendre de ses erreurs.
Aujourd’hui cependant, et d’après Hal Sparks qui joue son fils
dans la série, « Elle ne regarde plus son propre travail, donc
elle ne sait pas à quel point elle est formidable. » Malgré
les félicitations, Gless dit qu’il a été difficile pour elle
de trouver du travail en vieillissant. « J’ai détesté la cinquantaine,
» dit-elle. « Quand j’ai eu 60 ans l’été dernier, j’ai pensé
: Qui va oser insulter une sexagénaire ? Peu importe que tu
ne fasses pas une taille 36. Allez, lâche la bride ! Et ça va
beaucoup mieux depuis que j’ai lâché la bride. »
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